Les véritables causes de la peur inflationniste des Allemands
Un des désaccords éternels entre la France et l’Allemagne concerne le rôle de la Banque Centrale Européenne et le risque d’inflation qu’une politique monétaire plus expansionniste pourrait créer. Les Allemands ont peur, dit-on et entend-t-on partout, de l’hyperinflation comme celle qui a secoué le pays au début des années 20. Cette situation, impossible à vivre (un Dollar US valait en Novembre 1923 4,2 milliards de Mark !), aurait profondément traumatisé le peuple allemand, au point que le nazisme ait pu s’installer confortablement par la suite.
Il est temps, il me semble, de moderniser un petit peu la lecture de la peur inflationniste allemande.
Les Allemands ressemblent aux autres Européens par un taux d’épargne relativement élevé (11% pour l’Allemagne, 12% pour la France par exemple, à comparer aux 6% en Grande-Bretagne et aux USA). Il faut cependant regarder de plus près : ce taux d’épargne net ne comporte pas l’investissement immobilier. Or, en matière d’acquisition immobilière, les Allemands sont à la traine par rapport à leurs voisins : 45% de propriétaires de résidence principale, contre 60% en France, 70% en Italie et 80% en Grèce par exemple. Il est vrai que ce grand écart semble être un phénomène Nord-Sud.
Qui dit possession immobilière dit une certaine indépendance par rapport à l’évolution des prix. En effet, quand on possède sa maison (plus, pour les plus fortunés, un appartement qu’on loue, par exemple), on est moins concerné par l’inflation. Ce fait est encore renforcé par le levier de l’endettement : quand on s’endette pour acheter sa maison (ou son investissement locatif), on n’est pas spécialement allergique à l’inflation, bien au contraire, puisque l’inflation réduit la dette : je m’endette en 2000 pour 100.000€, en 2010, les 50.000€ que je dois encore à la banque valent nettement moins. Les gens qui s’endettent sont également favorables à des taux d’intérêt bas, alors que ceux qui épargnent en plaçant leur argent souhaitent des taux d’intérêt élevés (c’est donc le cas des Allemands).
La question qui s’impose est dès lors : pourquoi les Allemands n’investissent pas dans leur résidence principale ?
Ici, c’est mon observation personnelle qui peut servir car ce genre de question est rarement posé dans des analyses économiques. En fait, les 30-40 ans (âge auquel on accède habituellement à une première résidence principale) souffrent de la forte décentralisation du pays dans la mesure où ils doivent assez souvent être mobiles géographiquement. Je m’explique. Il est rare qu’un couple puisse dire à 35 ans : ça y est, nous nous sentons bien à Hambourg, on s’achète une maison et on ne bouge plus. Plus on gagne de l’argent, plus on est susceptible de devoir bouger, car les entreprises et les administrations sont disséminées sur tout le pays. En plus, un couple a rarement la chance de travailler dans la même ville. Le résultat est une plus grande instabilité sur tous les plans, y compris dans l’achat d’une maison. Quant aux classes populaires, l’achat d’une maison ne paraît pas comme une priorité, d’autant plus que la déflation salariale des 10 dernières années a eu comme conséquence d’augmenter d’autres contraintes dans le budget familial.
Pour résumer : oui, les Allemands détestent l’inflation, mais pas pour les raisons qu’on croit. Leur niveau de salaire étant globalement plus élevé que la moyenne européenne, ils ont une bonne capacité d’épargne qu’ils n’investissent cependant que rarement dans l’immobilier. L’inflation est donc susceptible de ronger leurs économies, qu’ils ont de surcroit davantage investi dans des actifs à taux fixe (livret, obligations) depuis le début de la crise, au détriment des actions qui, elles, bénéficieraient de taux d’intérêt bas.
Nous avons donc trouvé la véritable raison pour laquelle les Allemands n’ont pas intérêt à mener une politique plus inflationniste et privilégient une politique des taux relativement élevés. Comme quoi une idée fausse ne devient pas plus vraie si on la répète inlassablement !
Les néonazis allemands s’invitent dans le débat européen
Au moment où l’Euro et toute l’Europe sont soumis à des pressions énormes, au moment où l’Allemagne essaie d’imposer tout son poids sur la question de la gouvernance économique, voilà que surgit un phénomène qu’on croyait d’une autre époque. Les néonazis, ceux qui se réclament d’une supériorité absolue de l’Allemagne sur tous les plans, politique et militaire voire raciaux, se rappellent à notre souvenir. Ils sont finalement beaucoup mieux organisé qu’on croyait et ils réclament l’assassinat de plusieurs étrangers depuis 2000. Quel rapport, allez-vous me dire ? Le rapport, il existe dans la mesure où le chemin est étroit pour l’Allemagne entre un pays respecté et aimé et un pays honni.
Chacun a vu les réactions excessives de certains manifestants grecs, par exemple, qui portaient des portraits d’Angela Merkel en uniforme nazie. De façon moins caricaturale, des voix parfois très officielles se sont fait entendre en Grèce pour rappeler à l’Allemagne l’occupation nazie entre 1941 et 1944 et la destruction humaine et économique qu’elle a causée. Les fonds que l’Allemagne mettrait à disposition de la Grèce pourraient ainsi être considérés comme une réparation en bonne et due forme.
Quand on est en conflit avec l’Allemagne, l’argument nazi n’est jamais très loin. L’image de l’Allemagne est actuellement dégradé, cela est vrai dans les pays du Sud européen mais pas seulement : l’opinion publique britannique est également particulièrement virulente pour condamner l’arrogance allemande dans la crise européenne, et les médias ne se privent pas d’établir les parallèles avec les années 30. Quant aux Français, personne ne peut nier une montée de germanophobie dans les milieux politiques, à droite comme à gauche. La nouvelle doctrine de Nicolas Sarkozy qui est de faire tout comme l’Allemagne provoque des dégâts, dans son camp mais aussi dans l’opposition où certaines petites phrases, destinées à nuire à Sarkozy, nuisent en réalité à l’image de l’Allemagne. A tort ou a raison.
Les néonazis, donc, apportent leur petite pierre au débat en montrant que le pays a gravement sous-estimé le potentiel des adversaires du régime. Le NPD, parti d’extrême-droite présent dans deux parlements régionaux et récipient à ce titre de subventions publiques, n’a pour l’instant, et fort heureusement, pas d’impact national. Il ne faut néanmoins pas sous-estimer son potentiel de nuisance, par exemple au niveau municipal, où il est relativement bien représenté, et où il a entrepris un travail minutieux d’implantation dans la société.
Le débat européen s’en trouve-t-il modifié ? Le débat européen est entré dans une phase où l’image de l’Allemagne commence à être un sujet. Un an après les succès phénoménal du livre « L’Allemagne s’abolit » de Thilo Sarrazin, livre qui accuse les étrangers d’avoir raté leur intégration et les politiques d’avoir sous-estimé ce problème, nous voyons qu’un groupe de criminels néonazis a essayé de résoudre la question à sa façon. L’Allemagne est sur un chemin étroit car la tentation de tomber dans la xénophobie augmente dans le climat d’insécurité économique. C’est aux responsables politiques, ceux au pourvoir ainsi que ceux dans l’opposition, de dire très clairement comment ils comptent lutter contre cette tentation.
La germanisation de l’Europe progresse
La mine défaite de Nicolas Sarkozy depuis quelques jours traduit bien un sentiment d’échec de la position française dans les dernières négociations, avec la conclusion générale dans le monde que la position allemande dans le sauvetage de la zone Euro a été prédominante. Après avoir reculé à plusieurs reprises face à son agile homologue français depuis deux ans, Angela Merkel semble avoir pris le taureau par les cornes et imposé sa volonté: l’Europe sera allemande ou ne sera pas du tout.
La culture de stabilité était l’apanage de quelques pays seulement, essentiellement du Nord de l’Europe? Ce sera désormais la doctrine de l’Europe entière: une monnaie forte, une inflation inexistante, des comptes publics équilibrés, une économie compétitive et tournée vers l’exportation.
A côté de ces objectifs, tous directement issus du monétarisme économique, il y a la “spécificité” allemande: l’économie de marché sociale, avec son Etat protecteur et ses prestations sociales conséquentes. Rajoutons à cela la décentralisation et le consensus syndical, et nous tenons en mains le modèle économique allemand (ou rhénan, car la capitale choisie par les pères de cette doctrine, Konrad Adenauer et Ludwig Erhard était la ville rhénane de Bonn).
C’est le modèle adoubé par toute la classe politique allemande. C’est le modèle qu’Angela Merkel souhaite voir s’imposer dans la zone Euro. Est-ce réaliste ou seulement souhaitable?
La réponse est que ce serait souhaitable si c’était réaliste. Si tous les pays de la zone Euro avaient une industrie puissante, des PMEs créatrices d’emplois, des brevets et un niveau de qualité reconnus mondialement, un climat social favorable en raison de l’absence de dissensions syndicales, l’Europe pourrait en effet tenter de marcher dans la même direction. Mais voilà : l’histoire syndicale, les orientations industrielles, le nombre de brevets déclarés annuellement, la puissance exportatrice, tous ces facteurs diffèrent beaucoup d’un pays à l’autre. Ajoutons un point que personne n’a jusqu’à là évoqué : plus un pays est grand (en population, c’est-à-dire en marché intérieur, en puissance financière, en nombre d’entreprises qui peuvent s’épauler les unes les autres sur les marchés étrangers), plus il a le potentiel de réussir dans un monde globalisé. Il est donc écrit d’avance que l’Allemagne sera supérieure en puissance de feu économique qu’un pays comme la Grèce.
Les erreurs commises par les Grecs, et dans une moindre mesure, par les Italiens, les Portugais, les Espagnols et le Irlandais, sont incontestables (et différentes pour chaque cas). Dans le cas de la Grèce, des siècles de désobéissance fiscale, ainsi que l’absence de structures administratives fiables, sont aujourd’hui pointés, avec raison, par tous, et en premier lieu par les Grecs eux-mêmes. Cela doit changer, et la Task Force européenne ainsi que la nouvelle équipe de la « Troïka » comprenant une centaine d’auditeurs laissent espérer un changement. L’Allemagne a joué un rôle favorable dans l’établissement de cette « veille », et la gouvernance de l’Europe en sortira renforcée.
En revanche, les Allemands se sont rapidement approprié le rôle de donneurs de leçons, ce en quoi ils excellent. La nouvelle confiance acquise par la réunification en 1990, et tant redoutée par François Mitterrand, joue à plein. Le pays a surmonté toutes les difficultés du 20ème siècle, parfois avec l’aide de l’extérieur, et s’étonne que d’autres nations se trouvent à des stades de développement différents.
La seule réponse valable à ce déséquilibre est une gouvernance européenne renforcée : la notion de solidarité a, durant cette crise, gagné en terrain, même si une bonne partie des Européens (partis populistes en tête, mais pas seulement) s’y opposent. Il faudra convaincre que c’est la seule voie, les autres voies menant à une dislocation de l’Europe.
De l’euroscepticisme allemand
Les responsables politiques allemands disent sans exception ne pas être eurosceptiques : oui, ils sont pour l’Europe, mais non, ils sont contre l’exploitation d’un membre de l’Union par l’autre. La dernière devise de ces pseudo-européens ? Jetez la Grèce dehors. Et s’il le faut, on ne s’arrêtera pas là : d’autres seront bientôt sur la liste. Bien sûr, pour l’instant, on ne le dit pas. Tout comme on ne dit pas qu’en Allemagne on pense que la France montre des fragilités inquiétantes : des déficits publics importants, des banques solides sur le papier mais, pour des raisons mystérieuses, tout de même dans l’œil du cyclone, et, surtout, une société prête à aller dans la rue pour défendre ses acquis sociaux. Au mois d’Août, l’économiste en chef de la Deutsche Bank avait ouvertement critiqué l’absence de réformes structurelles en France, ce qu’Angela Merkel n’oserait pas faire publiquement, mais ce que tout le monde pense très fort en Allemagne.
L’euroscepticisme prend donc ces jours-ci une nouvelle forme : restons entre nous ! Nous, ce sont les pays qui ont une dette publique maîtrisée ? Non, car l’Espagne par exemple pourrait dans ce cas entrer dans le groupe vertueux, avec ses 60% du PIB de dette publique (pour mémoire : c’est 83% pour l’Allemagne). La définition du groupe des vertueux est actuellement plutôt le montant du « spread » que ces pays doivent payer pour s’endetter sur les marchés financiers : c’est donc ces derniers qui décident de la vertu d’un pays.
La folie de cette évolution n’est clairement identifiée que par peu de gens. La majorité des responsables politiques au pouvoir en Allemagne raisonne dans un court-termisme effrayant. Ainsi, jeter dehors la Grèce doit ne plus être un « tabou de la pensée » clame le ministre de l’Economie et vice-chancelier. Jamais ce responsable dirait-il qu’il est eurosceptique. Pourtant, il est bien plus que sceptique : il prône le démantèlement de la zone Euro et du projet européen. Il n’y a aucune raison valable pour laquelle les marchés ne s’attaqueraient pas à d’autres membres de la zone Euro après une sortie de la Grèce.
La vérité n’est pas très agréable à entendre, et c’est pour cela qu’elle est rarement dite : les pénibles mesures de sauvetage doivent continuer. Une restructuration des dettes souveraines (il n’y aura pas que la dette grecque) est une de ces mesures, et certains acteurs économiques en pâtiront ; mais ne serait-il pas plus sain que certaines banques, compagnies d’assurance ou autres intervenants sur les marchés financiers soient rabotés à une taille plus modeste pour qu’ils retrouvent une fonction plus utile dans la vie économique ?
Les responsables politiques allemands qui prônent aussi ouvertement la destruction de la zone Euro sont encore minoritaires. Ils donnent cependant le ton, et les autres sont dans l’obligation de justifier leurs actes et décisions par rapport à ces revendications incendiaires. Prendre les décisions qui s’imposent est certes un acte de courage dans cet océan de populisme, mais c’est désormais une exigence absolue d’être courageux quand on est au pouvoir.
L’affaire DSK vue d’Allemagne
Cette affaire qui a empoisonné la vie politique française depuis deux mois n’est pas restée sans écho dans d’autres pays européens. En Allemagne, elle a été concomitante avec une autre affaire, différente celle-ci et guère de portée politique. Il s’agit du procès de Jörg Kachelmann, célèbre présentateur de la météo à la télévision, et de ce fait, un personnage très connu et plutôt apprécié du grand public.
Kachelmann est aussi arrêté à l’aéroport, en mars 2010, à Francfort, à la suite d’une plainte déposée par une de ses nombreuses maîtresses, qui dit avoir subi une tentative de viol. Il passe tout de même 4 mois en prison avant l’ouverture du procès, au cours duquel sa vie sexuelle, mouvementée, est passée au crible et où les femmes qu’il a côtoyées témoignent. On ne peut pas dire que Kachelmann était « présumé coupable » par la justice allemande, comme le reproche en a été fait à la justice américaine à propos de DSK. On peut cependant affirmer que les médias n’ont pas pris des pincettes pour analyser ce procès sous toutes les coutures, et pour aller au-delà de ce qu’un citoyen lambda a envie de lire.
A la fin du procès, et 17 jours après l’arrestation de DSK à New York, Jörg Kachelmann est déclaré non-coupable. Néanmoins, les juges soulignent que c’est le doute qui a pesé en sa faveur, et ils affirment que s’ils n’ont pas pu établir la culpabilité de l’accusé, ils n’ont pas pour autant pu établir son innocence.
L’affaire n’a pas vraiment divisé le pays, c’est le soulagement qui a dominé lors du jugement. Mais elle a resurgi quelques semaines plus tard, quand le monde apprend que DSK est peut-être tout simplement victime d’une manipulation. Dans un excellent article titré « Des mensonges qu’on a envie de croire », le journal Die Zeit décortique les parallèles entre les deux affaires, et conclut qu’un comportement « au-delà des normes bourgeoises » (ce qui peut être traduit par un comportement libertin) pousse les accusateurs à croire plus facilement aux accusations de viol. Dans l’affaire DSK, le niveau social de l’accusatrice rajoute une couche sur un présumé comportement prédateur masculin. Une femme, inconnue, faible et pauvre est forcement victime.
La tendance (politique) des dernières années de se placer avant tout du point de vue de la victime a rendu plus difficile la recherche de la vérité surtout dans les affaires de délinquance sexuelle. Le taux de jugements erronés dans ce domaine serait par conséquent plus élevé qu’ailleurs, selon des experts allemands autour de 30%, tandis que, pour 40%, aucune certitude ne peut être établie. C’est sans doute l’effet de l’excès contraire d’une longue tradition de tolérance et des yeux fermés sur des affaires d’inceste, viols et pédophilie, forcement commis contre des personnes plus faibles.
On peut en conclure que la justice a des progrès à faire, et qu’il vaut mieux rester prudent dans toutes les circonstances. Prudence dont ont fait preuve l’opinion publique et les médias allemands pour DSK. L’affaire a plutôt été l’occasion de commenter les mœurs sexuelles des personnalités françaises, aidé en cela par des « connaisseurs » de la chose, comme Catherine Millet, qui avait très bien vendu son livre-choc en Allemagne. C’est un peu cliché, mais la femme fatale et l’homme séducteur sont la panoplie du Français parfait dans les yeux des Allemands. Rien de nouveau sous le soleil.
Dans le débat public allemand, l’Euro est déjà à terre
Tribune apparue dans LEMONDE.FR | 23.05.11 | 09h32 • Mis à jour le 23.05.11 | 14h28
Le débat existe depuis longtemps, mais il a commencé à prendre de l’acuité à l’occasion d’un succès en librairie d’un ancien patron de l’industrie à la fin de l’année dernière. Le livre s’appelait « Sauvez notre monnaie ! » (Rettet unser Geld !), et il préconisait la partition de la monnaie européenne en Euro du Nord (Allemagne, Pays-Bas, Autriche, Luxembourg, Finlande essentiellement) et Euro du Sud (France, Italie, Espagne, Portugal, Grèce essentiellement). Retraçant l’histoire de la monnaie commune, l’auteur souligne que l’Euro est le fruit d’un deal franco-allemand qu’on peut réduire à l’équation Réunification allemande (revendication allemande) contre Monnaie européenne (revendication française). L’Euro est donc né parce que la France craignait une superpuissance allemande et pensait pouvoir la briser en l’impliquant dans une solidarité monétaire. Si Helmut Kohl voulait sa réunification, il n’avait pas le choix.
Tous les Allemands ne partagent pas cette analyse, mais voilà la force des best-sellers : un thème dont tout le monde parle, dans les médias ou dans le café du commerce, parvient à s’insinuer dans l’esprit de tous.
Dans les mois précédents, plusieurs tabous de la politique économique allemande avaient déjà été brisés : Il y a d’abord eu dès 2009 les plans de relance imposés par les autres pays européens, France et Grande-Bretagne avant tout, qui allaient frontalement à l’encontre de la religion que la chancelière souhaitait imposer à tous, y compris ses partenaires de coalition sociaux-démocrates : une réduction constante des dépenses de l’Etat et la baisse des prélèvements obligatoires. Merkel fît mauvaise mine et accepta à la fin de coopérer pour éviter que la machine économique européenne sombre.
Puis, tout au long de l’année 2010, la BCE a racheté des obligations de l’Etat grec pour que leur prix ne s’effondre pas. Cette décision a été prise exceptionnellement sans consensus au sein du Conseil des gouverneurs, et notamment avec le désaccord du président de la Bundesbank Axel Weber qui craignait que le bilan de la BCE, pilier de l’orthodoxie monétaire, se remplisse d’actifs de valeur douteuse. Weber a, quelques mois plus tard, démissionné de son poste et d’une possible succession à Jean-Claude Trichet. Le futur banquier central européen sera, avec très probablement l’Italien Mario Draghi, un représentant de l’Europe du Sud.
Ensuite, l’influence de l’Eurogroupe que certains n’hésitent pas à appeler un gouvernement économique, s’accrut. Si les Allemands pensaient encore éviter une coopération renforcée car ils ne veulent surtout pas d’un transfert décisionnel notamment dans les domaines budgétaires, fiscales et sociales vers une structure multilatérale, 2010 a été l’année de toutes les concessions pour eux.
Aujourd’hui, il n’y a guère que les directions des partis politiques établis (les chrétiens-démocrates, les sociaux-démocrates, les libéraux et les Verts) qui argumentent en faveur du maintien de la zone Euro dans sa configuration actuelle. La base a commencé à se mobiliser contre ce dogme officiel, et un nombre croissant de députés se singularisent en réclamant la fin des opérations de sauvetage monétaire. De toute façon, partout ailleurs, le démontage est en cours : des économistes influents, des grands journaux nationaux (Bild bien sûr et son tirage de 3 millions, mais aussi les très sérieux FAZ et Die Welt) et, surtout, les innombrables talk-shows télévisés dont les Allemands sont tellement friands : Tous considèrent déjà cette aventure monétaire comme un échec, et, en tout état de cause, comme préjudiciable aux équilibres économiques de l’Allemagne. Ainsi, les finances publiques seront à nouveau sur une mauvaise pente en cas de sauvetage de pays du Sud, alors même que l’Allemagne s’est dotée d’une obligation constitutionnelle de ne quasiment plus s’endetter à partir de 2016. Mais il y a aussi le spectre de l’inflation qui guette la zone Euro en raison d’une politique de taux trop laxiste durant les trois dernières années.
Sur le plan plus émotionnel, la messe est également dite : pour une raison un peu mystérieuse, et en tout cas pas très compréhensible historiquement, les Allemands considèrent qu’ils sont les vaches à lait de tout le monde. Est-ce le traumatisme du Traité de Versailles de 1919 qui imposa des réparations impossibles à honorer à l’Allemagne ? Ou n’a-t-on pas besoin de chercher une référence historique, et est-ce tout simplement la cure économique des 10 dernières années qui a donné la rage à ceux qui se sont serré la ceinture, sur le ton de « si j’ai souffert, d’autres le devront également ».
Le grand philosophe Jürgen Habermas constate en tout cas que cette nouvelle mentalité allemande s’est installée au moment de la réunification et s’est renforcée depuis l’élection d’Angela Merkel en 2005. Il parle d’un recul de la « culture de la réserve » au profit d’une « conscience auto-centrée », aussi dans le domaine de la politique européenne qui vise désormais à installer « une Allemagne européenne dans une Europe germanisée ».
L’opinion publique allemande semble imposer sa volonté d’agir en faveur de l’intérêt allemand avant tout, et la zone Euro et sa gouvernance actuelle sont perçus comme contraires à cet intérêt. Tant que les dirigeants politiques ne s’émanciperont pas de cette pression, l’Euro et la politique impulsée par l‘Eurogroupe sont en danger de mort.
Inégalités, pauvreté et le métro parisien
Parmi les personnes qui font la manche dans le métro, il y en a que je revois régulièrement sur ma ligne (la 12), pour certaines depuis des années, malheureusement pour eux.
Je suis tombée, plusieurs fois depuis quelques mois, sur un SDF allemand, ce qui est, avouez-le, un peu surprenant. Aussi surprenant que serait quelqu’un dans le métro berlinois qui demande, avec un fort accent français, si vous avec quelques euros ou un ticket restaurant.
Ce que dit cet homme n’est pas particulièrement aimable, il est plutôt un peu cassant, il n’empêche qu’à chaque fois que je l’ai vu, il arrive à convaincre plusieurs voyageurs de lui donner quelque chose. Peut-être parce que son style tranche avec les demandes habituelles…
L’Allemagne fait partie des pays de l’OCDE où l’inégalité s’est le plus creusé depuis une dizaine d’années, c’est-à-dire dans la période 2000-2010. La part des personnes aux revenus modestes a augmenté dans cette période de 18 à 22%. En même temps, leur revenu moyen diminue même en termes nominaux : de 680 à 645€ mensuels pour cette période. Il faut ici souligner l’absence de salaires minimaux en Allemagne, sauf pour quelques secteurs économiques particulièrement soumis à la concurrence de travailleurs est-européens. Mais cette évolution a aussi un impact sur la société dans son ensemble : le nombre de personnes appartenant à la « classe moyenne » a fondu pendant cette période de 66 à 60% de la population globale. Or, pour les chercheurs en sciences sociales, plus la classe moyenne est importante dans un pays, plus la cohésion de la société est garantie.
Le miracle économique qui a lieu actuellement (croissance solide avec 2,7% prévus pour 2011, bons résultats trimestriels des entreprises, chômage historiquement bas à 7,3%) est un arbre qui cache une grosse forêt, moins intéressante pour les analystes des marchés : la pauvreté augmente, le pouvoir d’achat stagne, le secteur de l’emploi « low cost » explose. L’Allemagne se gargarise d’avoir trouvé sa place dans la nouvelle division internationale du travail, mais elle souligne rarement que cela s’est passé au détriment d’un quart de ses habitants qui, même si la plupart travaillent, ne parviennent pas à mener une vie digne d’une nation prospère.
Il peut y avoir désormais des SDF de pays riches dans d’autres pays riches, ou même dans des pays moins riches. Les catégories que nous connaissions auparavant n’existent quasiment plus: le Tiers-monde devient, pour une partie, de plus en plus prospère, les salaires allemands ne sont plus ce qu’ils étaient, la technologie est souvent chinoise, la finance souvent arabe. La mondialisation implique que même la pauvreté est désormais « sans frontières ». Les pays occidentaux et l’Allemagne, troisième puissance économique mondiale, et donc théoriquement capable de peser dans certaines évolutions, n’ont pas su faire barrage à ce tsunami économique du nivellement par le bas et de l’effet de ciseaux en matière de répartition de revenus.
Energie nucléaire, le désaccord franco-allemand
Les comportements électoraux qui ont suivi la catastrophe nucléaire au Japon n’ont pas été les mêmes en France et en Allemagne : après Fukushima, la sensation en France a été le score important du Front National induisant un effondrement de l’UMP aux élections cantonales. En Allemagne, la sensation a consisté dans les scores inédits du parti des Verts dans deux régions. L’une d’entre elles, le Bade-Wurtemberg, sera même dirigée par un ministre-président vert, ce qui ne s’est jamais vu auparavant.
On savait que la sensibilité des deux pays vis-à-vis de l’énergie nucléaire n’est pas la même, c’est le moindre qu’on puisse dire. Que le consensus pro-nucléaire en France soit assez large, on savait cela. Que l’opinion publique allemande pousse les partis politiques à sortir progressivement de cette énergie n’est pas vraiment une surprise non plus, mais l’efficacité du vote a été immédiate. La démocratie d’opinion a parlé ! Même la chancelière prévoit désormais une politique de sortie du nucléaire.
France et Allemagne peuvent faire des choix différents, cela va sans dire. Deux problèmes se posent néanmoins : pour les Allemands, qui ne veulent plus courir le risque de faire face à un accident nucléaire, il sera difficile de supporter la proximité géographique des centrales françaises : Cattenom est à moins de 30 km de la frontière allemande, Fessenheim à moins de 5 km. Un changement de politique énergétique devra donc faire partie du dialogue franco-allemand, et possiblement européen un jour. Il s’agit là d’une menace que ressent la population et qu’il faudra prendre au sérieux, même pour les plus pro-nucléaires des responsables français.
Mais il y a aussi un autre problème. L’Allemagne va se voir confronter à une énergie plus chère, et va par conséquent pousser fortement la recherche et le développement des énergies renouvelables. D’ici 2022 (si le « consensus atomique » de sortir du nucléaire est à nouveau appliqué par les prochains gouvernements allemands), les progrès en matière d’efficacité énergétique et les développements dans les énergies solaire, éolienne, géothermique, hydraulique et autres seront considérables. Tout le monde sait que la seule véritable motivation pour les développer est liée à la question si des alternatives moins chères existent ou pas. L’énergie nucléaire, abondante et bon marché, empêche de réfléchir aux alternatives.
Il est donc à prévoir que l’Allemagne prendra le leadership dans les technologies des énergies renouvelables. Ce qui est bien pour les Allemands sera mauvais pour les Français, car l’avance technologique sera ensuite difficile à rattraper. Le nucléaire déclinera nécessairement, et la France aura raté le train des substitutions. A moins qu’en 2022, ITER signera l’émergence d’une énergie nucléaire nouvelle génération, sans uranium et toujours bon marché? Possible, mais le problème de la sécurité des installations et des déchets radioactifs ne devrait pas être résolu pour autant…
Reste l’idée de construire une véritable politique industrielle européenne, et de bâtir un concept commun dans le domaine des énergies renouvelables. Une politique annoncée dans le traité de Lisbonne mais remplie avec peu d’actions visibles pour l’instant.
La droite française est obsédée par l’Allemagne
Convergence fiscale, dopage des exportations, dynamisme des PMEs, réduction des prélèvements obligatoires, réduction des déficits publics : dans bien de domaines, la droite française se réfère au modèle allemand, meilleur selon elle, sur le plan économique. Alors que Nicolas Sarkozy ne porte pas l’Allemagne dans son cœur (il a souligné dans le passé la supériorité morale de la France), il considère aujourd’hui, après 4 ans au pouvoir, qu’il faut tout faire pour lui ressembler. Si la France fait tout comme l’Allemagne, elle aura enfin une bonne santé économique. Pour cela, la France est prête à accepter toutes les conditions allemandes (Pacte de convergence et de compétitivité) et assiste à une « merkelisation de l’Europe ».
Prend-t-il le bon chemin ?
Prenons les sujets les uns après les autres :
1. Convergence fiscale : La fiscalité allemande, est-elle plus favorable (et à qui ?) que la française ? La fiscalité des personnes physiques ne diffère pas beaucoup : taux marginal le plus élevé de 45% (40% en France) on ne peut pas vraiment dire que les riches soient traités très différemment dans les deux pays, leurs revenus sont plutôt plus taxés en Allemagne. Pour une analyse détaillée, il faudrait bien sûr intégrer la CSG et le poids des prélèvements sociaux, mais les différences sont modestes. Quant aux entreprises, avec un IS de 33,3% en France et (29,8%+5,5% d’impôt de solidarité pour l’Est du pays, donc un ensemble) de 35,3% en Allemagne, difficile de prétendre que la politique fiscale soit d’une nature très différente. Une convergence ne changerait très probablement pas grande chose, à moins qu’on considère que la convergence en soi est l’objectif recherché.
2. Déficits publics : Des excédents budgétaires en Allemagne ont été réalisés en 2007 et en 2008, et sont clairement liés à deux choses : augmentation de la TVA (désormais 19% en Allemagne contre 19,6% en France) et les bonnes performances des entreprises (et donc une plus grande contribution aux finances publiques). En effet, les marges des entreprises allemandes sont depuis longtemps supérieures aux françaises, et pas seulement depuis que les salaires allemands sont en berne. Ce qui nous amène au dernier point, qui est à mon avis le plus important :
3. Compétitivité des entreprises : C’est sûr que les PMEs allemandes apportent une technologie, un savoir-faire et une qualité apparemment très recherchée dans les pays émergents (et ailleurs). La modération salariale des dernières années a contribué à ce que ces produits exportés ne soient plus hors de prix, comme ils étaient autrefois. Mais c’est surtout la spécialisation de ces entreprises qui en font des stars de l’export ! Elles sont en général spécialisées dans le B2B (Business to business, donc pas pour le client final), appartiennent majoritairement à des familles qui privilégient une rentabilité à long terme, et pratiquent souvent un management participatif. D’ailleurs, le management est en général extérieur à la famille, ce qui évite le style management paternaliste. Il existe environ 1.500 entreprises allemandes qui sont des leaders mondiaux dans leur domaine (cela signifie qu’ils sont parmi les 3 premiers producteurs mondiaux), et 1.350 sont des PMEs.
Vous l’aurez compris, je suis de l’avis que c’est la structure industrielle qui est déterminante dans la bonne performance allemande. La fiscalité, les prélèvements obligatoires, les déficits publics : ce ne sont que des symptômes. On peut converger comme on veut avec l’Allemagne, il faudrait d’abord soigner l’industrie française : et tout d’abord en frappant un grand coup dans le domaine de la recherche et du développement. Les produits sont conçus à partir d’un processus d’innovation, et les pouvoirs publics devraient agir à ce niveau là plutôt que d’essayer de dynamiser les exports. Pour exporter, il faut avoir de bons produits ! Puis, il faut favoriser le capitalisme familial, au détriment du capitalisme financier, fiscalement et juridiquement.
Pour conclure, on peut dire que le succès allemand est davantage basé sur la conception weberienne (1) du capitalisme que sur une fiscalité ou une politique budgétaire favorable. Une conception qui favorise le long terme et le recherche de la qualité à tout prix, même élevé.
(1) L’ÉTHIQUE PROTESTANTE ET L’ESPRIT DU CAPITALISME, livre de Max Weber
« Les Allemands se sentent toujours inférieurs »
Ce n’est pas moi qui le dit, mais un autre Allemand vivant en France, l’artiste et plasticien Anselm Kiefer, titulaire de la chaire de création artistique au Collège de France, dans une interview parue dans Le Monde du 7/8 Janvier 2011.
Anselm Kiefer est un bon représentant des Allemands nés à la fin de la guerre, qui voient leur existence entière reliée à une guerre et à un génocide sans précédents. Un pessimisme profond sous-tend toute leur existence, que Kiefer lui-même n’appelle même pas pessimisme mais désespoir. Il déclare ne voir pas de sens à la vie. C’est en effet l’aboutissement, peut-être extrême, d’une empathie pour ceux qui ont souffert de cette guerre et ce génocide. Il faut souligner que cette attitude n’est pas rare.
Mais est-ce que Kiefer a raison de dire que les Allemands se sentent toujours inférieurs ? De son point de vue, oui, car un Allemand ne peut pas se définir autrement qu’en étant le fils ou la fille de ceux qui ont commis les pires crimes de l’histoire. Evidemment, tous les Allemands ne se sentent pas coupables, et le premier d’entre eux à l’avoir publiquement déclaré est Helmut Kohl, en 1984, qui plus est, dans un discours à la Knesset en Israël. Il a précisément dit : « Je parle devant vous comme quelqu’un qui, en raison de la grâce d’une naissance trop tardive, ne peut pas être tenu de coupable du nazisme. » Il faut préciser ici que Kohl est né en 1930, et qu’il a donc pu vivre le nazisme avec une certaine conscience, même s’il n’a pas participé à la guerre.
Mais il ne se sent ni coupable, ni, visiblement, inférieur. Tout de moins c’est ce qu’il déclare, sans doute aussi dans un objectif d’affirmation politique. Pourquoi alors Anselm Kiefer ressent-il que les Allemands se sentent inférieurs ? Ne veut-il pas surtout parler du milieu artistique ou intellectuel, souvent gauchisant, qui déteste le nationalisme ?
La réponse est peut-être dans ce qu’il dit lui-même : « Les Allemands cherchent à compenser ». Alors, à la sortie de la guerre, il y a eu deux sortes d’attitude : celle de ceux qui étaient atterrés, et ne voyaient plus de sens à la vie. Et ceux qui ont essayé de compenser, en travaillant dur, en créant des richesses, en voulant être bon élève sur tous les plans, et en avançant sans se retourner vers le passé. Les deux expriment un sentiment d’infériorité, même si la façon de réagir n’est pas la même.
Et ici se trouve peut-être l’explication de succès économique d’après-guerre de l’Allemagne. N’essaie-t-on pas toujours de faire mieux quand on se sent inférieur ? C’est en tout cas souvent une façon de réagir pour les personnes présentant un défaut physique que de s’accrocher pour montrer qu’on est capable malgré tout.
En France, plutôt que d’avoir les yeux rivés sur l’éternel rival, il faudrait peut-être voir les choses avec plus de recul, et dire que la puissance économique voisine est le résultat d’une nécessité de ré-affirmation. Cela ne dispense pas de faire un effort soi-même, mais l’histoire des deux pays, même si elle est étroitement liée, a souvent divergé, et peut expliquer des attitudes très opposées.
